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PEROU: 2000, la fin de l'ère Fujimori

Introduction : le système des élections présidentielles péruviennes 

 

Le 22 novembre 1999, arrivant au terme de son mandat, le Président Fujimori dicta le Décret Suprême n° 40-99 PCM et convoqua des élections générales pour le 9 avril 2000.

  Selon la Constitution péruvienne de 1993, le Président de la république est élu au suffrage universel direct à deux tours, dans l’hypothèse où il n’aurait pas obtenu la majorité des votes exprimés au premier tour. Son mandat est fixé pour une période de 5 ans. Celui-ci doit prêter serment sur la loi, et assume ses fonctions le 28 juillet (date anniversaire de l’indépendance du Pérou) de l’année en cours.

Ces élections sont encadrées par des institutions électorales qui ont pour mission la planification, l’organisation et l’exécution du processus électoral. Le système électoral est formé par le Jurado nacional de Elecciones (JNE), l’Oficina Nacional de Procesos Electorales (ONPE) et le Registro Nacional de Identificación y Estado Civil (RENIEC). Ainsi le JNE a, entre autres fonctions, le devoir de surveiller la légalité de l’exercice du suffrage, de veiller à la bonne application des normes en matière de constitution d’organisations politiques, ainsi que de proclamer les candidats vainqueurs. Quant à l’ONPE, il lui appartient de distribuer les tractes et autres matériels nécessaires au scrutin et de diffuser les résultats. De plus il se doit d’apporter l’information permanente sur le décompte des voix depuis le début du scrutin. Enfin il a pour mission de dicter les instructions et les dispositions nécessaires pour le maintien de l’ordre et la protection de la liberté personnelle pendant l’acte de votation. Le RENIEC établit, pour sa part, les listes électorales.

  Tous les observateurs nationaux et internationaux ont dénoncé l’irrégularité qui entachait les élections présidentielles de 2000. Comment ces fraudes au plus haut sommet de l’Etat ont-elles pu se produire alors que la Constitution péruvienne (au sommet de la hiérarchie des normes) encadre de manière très stricte le processus électoral?

I - Les principaux candidats l’élection présidentielle :

 

  A/ Alberto Fujimori, ou la controverse d’une candidature inconstitutionnelle

 

Il est le Président sortant. Fils d’immigrants japonais, Alberto Fujimori étudie d’abord à Lima, avant d’obtenir un diplôme de mathématiques à l’université de Wisconsin (Madison, États-Unis). Il enseigne ensuite l’agronomie à l’université agricole nationale du Pérou. Il en devient le recteur, avant d’assumer la charge de président de l’Association des recteurs d’université.

Candidat à la présidence du Pérou en 1990, il remporta les élections avec 60 p. 100 des suffrages, devant le romancier Mario Vargas Llosa, la plus haute majorité jamais obtenue au Pérou. Au cours de la campagne du second tour, les deux candidats en lice insistent sur leur capacité à sortir le pays du marasme économique, encore aggravé par les déprédations du Sentier lumineux et du Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru. Toutefois, Fujimori, contrairement à son adversaire, s’adresse tout particulièrement aux populations rurales, indiennes et métisses, ainsi qu’aux couches sociales les plus pauvres, mal disposées envers Vargas Llosa en raison des relations qu’il entretient avec l’élite fortunée du pays. Le programme de Fujimori insiste sur le développement économique et l’amélioration des conditions de vie des paysans.

Alors que, pendant sa campagne, il s’est fermement opposé aux conditions posées par le Fonds monétaire international (FMI) pour faire bénéficier le Pérou de prêts, il adoucit sa position aussitôt après son élection, et établit des relations avec le Japon dans l’espoir de bénéficier d’une aide financière. Son plan de redressement économique contribue à la diminution du taux d’inflation, mais la situation économique continue néanmoins de s’aggraver.

Son mandat fut caractérisé par la dissolution du Parlement, la censure de la presse, suspension de la Constitution de 1979 et l’emprisonne certains adversaires politiques, mesures qui, selon lui, visaient à combattre le Sentier lumineux et les trafiquants de drogue. Suite à une  tentative de coup d’État, fomentée par le général Jaime Salinas dans le but de restaurer la démocratie mise à mal par Fujimori, une nouvelle Assemblée constituante détenant des pouvoirs législatifs est élue le 22 novembre.

La nouvelle Constitution, qui supprime le bicaméralisme, est adoptée par référendum le 31 octobre 1993. Elle permet à Fujimori de se présenter à l’élection présidentielle de 1995 pour un second mandat de cinq ans. Il est effectivement élu démocratiquement dès le premier tour des élections du 9 avril 1995. Fort du soutien populaire, Fujimori poursuit sa politique néolibérale de déréglementation de l’économie.

Le 27 décembre 1999, la candidature du président Fujimori fut inscrite pour un troisième mandat présidentiel, conformément à la sollicitude présentée par une alliance de partis politiques Perú 2000. Cette décision généra une controverse[1] concernant la légalité, voire l’inconstitutionnalité de la candidature de Fujimori qui impliquait les trois pouvoirs de l’Etat : Législatif, Exécutif et Judiciaire.

           

1- Une candidature possible grâce à un cadre légal ad hoc

 

L’article 112 de la Nouvelle Constitution, en vigueur depuis 1993 incorpora dans l’ordonnancement péruvien la figure de la réélection présidentielle immédiate une seule fois. Par cette application, en 1995, le Président Fujimori fut habilité par le Jurado Nacional de Elecciones pour postuler à la réélection que la constitution lui permettait. Fujimori accéda ainsi à un deuxième mandat.

 

Mais en août 1996, pour lui permettre de se perpétuer au pouvoir le Congrès approuva une loi dite « d’interprétation authentique » de la Constitution. Ainsi cet article 112 de la constitution devait s’appliquer aux périodes de gouvernement initiées après l’entrée en vigueur de la Constitution. Etant donné que Fujimori avait commencé son premier mandat en 1990, la période 1995-2000 devait se comprendre comme le premier et non comme le deuxième que le Président exerçait. Comme aucune loi n’a un caractère rétroactif, les portes à la candidature de 2000 lui étaient ainsi ouvertes. Bien que la Constitution n’accorde pas au Parlement le pouvoir d’interprétation, cette lui permit de se présenter une troisième fois.

Postérieurement, un ensemble de lois électorales, judiciaires, ainsi que des normes pratiques pour quantifier les votes valides se convertirent en 12 lois ad-hoc qui transformeraient de manière légale toute tentative de Fujimori de se maintenir au pouvoir

 

 2- La loi d’interprétation authentique versus l’action d’inconstitutionnalité

 

La loi d’interprétation authentique fut l’objet d’une demande d’inconstitutionnalité devant le tribunal Constitutionnel, interposée par l’Ordre des avocats de Lima.

Le 3 janvier 1997, une résolution fut émise par 3 magistrats ; 4 s’étant abstenus. Etant donné l’exigence de majorité hyperqualifiée (6/7 votes) pour déclarer l’inconstitutionnalité des lois générales, le Tribunal fit usage du contrôle constitutionnel diffus, en limitant l’effet de sa sentence à l’unique cas possible de l’application de cette norme, c'est-à-dire une troisième candidature du Président Fujimori. Ceci échoua, en raison de la destitution postérieure, de la part de la majorité au Congrès, des quatre magistrats qui rendirent la décision. L’argument exprimé fut une supposée infraction à la Constitution. Ceci entraîna la renonciation du Président du Tribunal, le manque de recomposition de cet organisme et de son fonctionnement incomplet jusqu’à décembre 2000. Quoi qu’il en soit, cette résolution était en vigueur lors de l’inscription des candidatures à la présidence de la République. Cette sanction fut perçut comme une violation du principe de séparation des pouvoirs l’intervention législative sur la fonction judiciaire. Les trois juges portèrent l’affaire devant la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, mais en août 1999, le Pérou se retira de la juridiction de cette Cour selon une décision très polémique.

 

                        3- La Loi d’interprétation authentique versus le processus du référendum

 

En septembre 1996, dans un contexte caractérisé par la faible implantation des partis politiques, le Forum démocratique, une organisation pluraliste issue de la société civile, rassemble et mobilise différentes forces pour exiger la tenue d’un référendum, destiné à ce que les péruviens puissent se prononcer quant à la possibilité, pour le chef de l’Etat, de se présenter à l’élection présidentielle de 2000. Selon la nouvelle constitution, votée en 1993, pour qu’un tel référendum soit organisé, ses partisans doivent obtenir la signature de 10 %  de l’électorat. La collecte de ces signatures dure un an, en raison de la complexité de son organisation et de la logistique nécessaire. Elle s’achève en juillet 1998. Mais dès le milieu de l’année 1997, tous les sondages indiquent que les deux tiers de la population se déclarent favorables à l’organisation d’un tel référendum et sont opposés à ce que le Président accomplisse un troisième mandat. Ce qui illustre le large rejet que suscite l’action gouvernementale. La campagne pour l’organisation de ce référendum témoigne d’une forte mobilisation des forces politiques qui retrouvent à cette occasion une vitalité perdue.

Ce processus devait suivre la démarche prévue par la loi 26300 (Loi de Participation et Contrôles citoyens), premièrement devant l’Office national des processus électoraux (ONPE) et ensuite devant le Jurado nacional des Elections. Mais le Congrès de la République interféra dans le processus de référendum, réalisant deux modifications de la loi qui régulait son exercice. Ainsi, on subordonna sa réalisation à une décision de cette instance. Le JNE se prononça favorablement en 2 fois.  En juillet 1998, après avoir réuni 1 441 535 signatures de citoyens, le JNE (dont les membres avaient changé depuis), ne respecta pas ses propres résolutions antérieures, ordonnant l’application des nouvelles lois à la procédure. Comme conséquence, la sollicitude du référendum devint une initiative législative qui fut soumise au filtre parlementaire, dominé par la majorité qui avait rédigé la même loi. Le 27 août 1998, cette majorité vote contre le projet de référendum et, donc, contre le souhait formulé par le pays tout entier.

 

4- L’inscription de la candidature

 

Le 28 décembre 1999, le JNE admit l’inscription de la candidature du président Fujimori. Après la publication de ladite résolution s’ouvre une période de trois jours pour présenter des objections contre la candidature. 18 objections furent formulées sur lesquelles le JNE devait se prononçait. Ces remarques concernaient principalement l’interdiction constitutionnelle d’une seconde réélection, contenue dans l’article 112°. De plus, il fut demandé l’inapplication de la Loi d’interprétation authentique par sa manifeste inconstitutionnalité et par l’existence d’une sentence du Tribunal Constitutionnel qui l’avait ordonné.

La nuit du 31 décembre 1999, le JNE émit la résolution N° 2191-99, à travers laquelle elle rejeta toutes les objections. Le suprême tribunal électoral ne se prononça pas sur tous les thèmes mis en cause et n’appliqua pas le principe de suprématie de la Constitution. Le JNE se limita à citer la législation électorale péruvienne pour soutenir que la réélection n’était pas une cause prévue par la loi pour rejeter une candidature.

 

Après l’échec du projet de référendum, la population éprouve un sentiment de frustration. Elle tourne alors définitivement le dos aux partis et aux forces politiques qui, au Parlement, ne constituent plus guère qu’une opposition atomisée. C’est dans cette conjoncture que commencent à apparaître des candidats qui se présentent comme indépendants[2] et s’opposent à Fujimori. Ils entendent se démarquer des hommes politiques traditionnels.

 

B/ Alberto Andrade

 

Arrière petit fils d’Alberto Andrade Carmona, maire de Lima au début du siècle, il intégra la Faculté de Droit de l’Université Nationale de San Marcos en 1961, tout en travaillant pour la Municipalité de Lima.

En 1972 il crée la société Alda SA, spécialisée dans la production d’articles de cuir, ainsi que la société Molino Moro, une chaîne de magasins spécialisées dans la commercialisation des articles de cuir au Pérou et à l’étranger. Puis il intégra le Centre des Hautes Etudes Militaires en 1988.

En 1982, il fut élu régisseur de la Municipalité de Miraflores, puis maire de Lima comme candidat indépendant en 1996. Il bénéficie à partir de 1997, d’une hausse de sa cote de popularité dans l’opinion publique. Ce succès est fondé sur la qualité de sa gestion municipale, dont le résultat le plus tangible et le plus productif concerne la réhabilitation du centre historique de Lima et de ses espaces publics. Tout au long de 1998, le taux de popularité de A. Andrade se maintient à plus de 60 %. Dès lors, celui-ci apparaît dans les sondages comme étant l’un des principaux rivaux de A. Fujimori dans la course à la présidence. Fin 1998, il crée son propre parti, Somos Perú, qui revendique une dimension nationale.

 

C/ Luis Castañeda Lossio

 

Né à Chiclayo, il fut reçu avocat à L’université Catholique. Après avoir intégré le Centre des Hautes Etudes militaires, il se spécialisa en Suède et au Mexique. Il fut successivement régisseur de la Municipalité de Lima ou il fut en charge d’encadrer le commerce ambulant en conciliant le domaine urbain avec le social, puis fondateur de la EMAPE, l’entreprise municipale de péage de Lima. De plus il peut s’appuyer sur les succès qu’il a enregistrés à la tête de l’Institut de sécurité sociale péruvien, avant d’être relevé de ses fonctions par Fujimori, en 1997. En 1999, il parvient à faire enregistrer son mouvement, Solidarité nationale, après avoir recueilli les 500 000 signatures nécessaires

 

D/ Alejandro Toledo

 

A la tête du mouvement, Perú posible, également crée en 1999, Toledo réussit à déposer sa candidature. Il revendique l’étiquette de « Cholo » et met en avant ses origines modestes : il est le fils d’un berger de la puna habitant un pauvre village de montagne, au nord du pays ; il est parvenu à poursuivre des études d’économie dans de prestigieuses universités, aux Etats-Unis, qu’il a réussi à mener à terme avant de devenir fonctionnaire à la Banque Mondiale.

 

En octobre 1999, afin de réaliser l’unité réclamée par une large part de la population, ces trois candidats et les représentants des partis désormais affaiblis signent un pacte de gouvernabilité. Mais ils ne parviennent pas à établir le principe d’une candidature unique

Les difficultés qu’éprouve l’opposition pour soutenir un candidat unique ne sont pas d’ordre idéologique. Elles résident dans les ambitions des candidats. Chacun d’entre eux constitue en effet une sorte de caudillo qui n’a de compte à rendre à aucune organisation, quelle qu’elle soit, et dont les choix n’obéissent à aucune décision politique collective. Pourtant la seule présence d’un candidat unique de l’opposition dès le premier tour du scrutin paraît être en mesure de contrer la victoire annoncée du chef de l’Etat.

C’est donc dans un contexte marqué par l’atomisation de l’opposition que, le 27 décembre 1999, le Président Fujimori présente officiellement sa candidature à l’élection présidentielle de l’année suivante. Selon l’argumentation qu’il présente alors, il se voit « obligé de se présenter une nouvelle fois en raison de la prolifération des candidats indépendants qui conduiraient le Pérou un futur incertain et le mettraient sérieusement en danger ».

 

 

II- Le déroulement de la campagne ou la stratégie visant à la réélection de A. Fujimori

 

En fait, le chef d’Etat est en pré campagne électorale depuis le début de l’année 1999. Sans même dire s’il sera candidat ou non. Fujimori n’a cessé d’inaugurer des équipements publics, ce dont les journaux télévisés rendent compte chaque soir. Le président s’est comporté comme un véritable candidat. En s’appuyant sur un slogan, « le pays ne peut s’arrêter », il a donné l’image d’un chef d’Etat participant intensément à la vie publique et transmet ainsi à dessein l’idée que la continuité du régime garantit la stabilité du Pérou.

En février 2000, 24 % des péruviens déclarent vouloir voter pour Fujimori. Fragilisé, le régime reçoit alors l’appui du service de renseignement national, le SIN, dirigé de fait, par le puissant « conseiller » du Président, Vladimiro Montesinos qui va agir comme un chef de campagne.

 

A/ La dépolitisation et la désinformation des citoyens

 

Il s’agit de renforcer l’idée selon laquelle le fujimorisme doit pouvoir se maintenir au pouvoir. Ainsi notamment le régime s’en prend aux émissions de télévision qui dénoncent la prévarication et l’arbitraire. Il exige l’arrêt d’émissions consacrées au débat politique, telle celle qu’anime le journaliste César Hildebrandt, qui dénonce chaque soir la corruption qui semble affecter plusieurs secteurs de gouvernement. Par ailleurs, dès 1997, le pouvoir a décidé de retirer à Baruch Ivcher la propriété de canal 2, chaîne de télévision hostile au régime. Pendant plusieurs mois, la censure affecte tous les canaux de télévision non cryptée. A force de pressions et d’intimidations, elle incite ceux-ci à pratiquer l’autocensure, afin d’éviter de subir des pressions de la part de la puissante SUNAT, une administration chargée de recouvrir l’impôt, devenue selon la critique une « gestapo » au service des chefs d’entreprise.[3] La SUNAT n’hésite pas à exercer des pressions qui concernent les publicités commandées par l’Etat, alors qu’un contexte de récession fragilise la santé financière.

Dans le champ de l’information, le pouvoir utilise une autre arme. Il se sert de la presse Chicha, constituée par des tabloïds vendu 0,05 centavo, qui s’adressent aux détenteurs des plus bas revenus du pays et qui attaquent à longueur de temps les  candidats de l’opposition. Ces publications non seulement soutiennent inconditionnellement le « Chino », mais elles s’emploient à ruiner le crédit des opposants en lice. Tout au long de 1999, et dans les mois précédant le scrutin, cette presse joue un rôle décisif. Tout d’abord elle sen prend à Andrade le candidat qui arrive alors en tête dans les sondages. La chute brutale qui affecte la popularité du maire de Lima est rythmée par les attaques et les insinuations auxquelles se livre la presse Chicha. En parallèle les intentions de vote en faveur de Fujimori remontent. Le même scénario se répète quelques mois plus tard avec Castañeda dont les chances sont réduites à néant.

L’association Transparencia dans une étude portant sur les 3 derniers mois de la campagne électorale, fournit des éléments significatifs : 123 titres condamnent Andrade (50 affirment qu’il déteste les pauvres), 116 attaquent Castañeda et soulignent qu’il souffre de troubles nerveux. Dans un premier temps, son faible poids électoral évite à Toledo d’être mis en cause et de subir les effets de « la guerre sale » (nom donné à ces attaques). Mais la situation change lorsque celui-ci recouvre un certain poids électoral au mois de mars 2000.

 

 

B/ L’usage des ressources de l’Etat et les abus enregistrés dans ce domaine

 

Les ressources de l’Etat contribuent elles aussi à réinstaurer la réélection de Fujimori. Cette pratique, qui n’est pas nécessairement nouvelle ou complètement illégale, pose néanmoins de graves questions qui concernent la gestion des fonds, des actifs et du personnel d’un vaste réseau d’organismes et d’entreprises publics. Le ministère de la présidence, véritable bras tout-puissant de l’exécutif et gestionnaire de l’argent public durant la campagne de 1995, utilise ses larges attributions (réalisation des infrastructures de base et de programmes de promotion sociale) pour concentrer entre ses mains la majeure partie de la dépense publique à partir de 1998. Ce ministère contrôle également de nombreux organismes chargés du développement, domaine jusque là réservé aux ministères de la Santé, des transports et de l’Education. Ainsi l’entretien d’une simple salle de classe, d’un  modeste dispensaire, de ponts en zone rurale, offre à Fujimori l’occasion de couper le ruban et de prononcer des discours dans les bourgades rurales souvent reculées. Ces faits et geste sont fidèlement retransmis par les journaux télévisés quotidiens.

Le pourcentage de la population recevant des dons en aliments s’accroît, plus de 60 % de la population reçoit une aide alimentaire.[4] La dépendance dans laquelle se trouve cette partie de la population vis-à-vis du Président candidat est dénoncée par la presse, par l’Eglise, puis par les dirigeants des restaurants populaires elles-mêmes. En février 2000, la Fédération Internationale des droits de l’Homme souligne comment la détérioration de l’Etat de droit et la crise qui affectent les institutions démocratiques s’accompagne d’une « excessive concentration des fonctions d’assistance sociale qui aggrave le déséquilibre du pouvoir dans le cadre du processus électoral, fait craindre que les ressources publiques destinées à l’aide alimentaire soient employées à des fins de prosélytisme, ne garantit pas que le déroulement du scrutin s’effectue dans des conditions convenables et affecte aussi à la dignité des personnes ». Au rôle joué par les militaires qui interviennent pour soutenir Fujimori, s’ajoutent les directives explicites données par le ministère de l’Intérieur qui demande à plus de 30 000 préfets, sous préfets, gouverneurs et vice-gouverneur de soutenir la campagne de gouvernement. Enfin c’est grâce à une falsification massive, qui paraît porter sur plus d’un million de signatures, et qu’a révélée le quotidien El Comercio, que la nouvelle formation dont s’est doté le Président Fujimori, Perú 2000, peut présenter la candidature de ce dernier, fin 1999.

 

C/ De la résignation aux prémices d’une bataille électorale

 

Mais les multiples dénonciations au niveau national et international ne rencontrent aucun écho auprès de l’opinion. C’est là le résultat du conditionnement qui affecte la grande majorité de la population : celle-ci n’a pas accès à une véritable information sur les élections ni  l’occasion d’entendre la voix des candidats et, de surcroît, craint d’être privée de l’aide alimentaire dispensée par l’Etat. Cette population adopte le point de vue de Fujimori, selon lequel les opposants qui se plaignent des règles du jeu n’ont aucun programme de gouvernement et sont incapables de répondre aux attentes de la population. En effet, l’équipe Fujimori ne voit pas en l’opposition une menace substantielle. Elle est dispersée, les stratégies individuelles de ses leaders ne les portent pas à coopérer dans des actions concertées. De manière générale elle est inorganisée et manque de propositions économiques ou d’alternatives convaincantes, susceptibles de favoriser la participation citoyenne.

Tout ceci permet à Fujimori de voir les intentions de vote en sa faveur remonter et atteindre entre 40 % et 45 %. Mais au mois de décembre 1999, 56 % des personnes interrogées affirment que les résultats du scrutin seront falsifiés et quatre mois avant le premier tour de l’élection présidentielle, 54 % pensent qu’il n’existe pas de garanties pour que l’élection puisse se dérouler dans la transparence. Cependant tout semble confirmer le succès de la stratégie de Fujimori. Celui-ci apparaît comme le seul candidat constructif et capable de garantir la paix instaurée après la défaite du sentier Lumineux. Comme l’indique Eduardo Stein, chef de la mission envoyée par l’OEA à la fin février 2000, le péruviens témoignent d’un certain fatalisme et semblent se résigner à accepter que Fujimori accomplisse un troisième mandat.[5]

C’est alors que en quelques semaines, Toledo, crédité au début février d’à peine 9 % des intentions de vote, voit s’accroître les intentions de vote en sa faveur. Le 1er mars, la presse publie un sondage qui, à la surprise générale, révèle cette progression vertigineuse, 22 % des personnes interrogées déclarent vouloir lui apporter leur voix. Ainsi Toledo devient le principal candidat de l’opposition et est crédité de quelque chance de succès face au chef d’Etat. Comme Fujimori en 1990, Toledo est inconnu. Il a jusqu’alors été épargné par la presse favorable au gouvernement. En un mois à peine, il parvient à incarner l’espoir d’une large partie des Péruviens et une alternative à l’autoritarisme fujimorien. Toledo met l’accent sur le travail et sur la ténacité des péruviens dans l’effort. Il se propose de faire face au problème de chômage et de rendre sa dignité à une population, selon lui soumise à des politiques d’aide humiliantes. Dépourvu de la possibilité d’accéder aux médias, Toledo descend dans la rue et sur la place publique pour mener l’essentiel de sa campagne. Il organise des réunions et des rassemblements qui attirent un nombre toujours plus grand de Péruviens. Au total, en un peu plus d’un mois, il organise trente deux meetings dans les villes les plus importantes de l’intérieur du pays. Dans ces messages quotidiens, il sait mettre en avant sa conviction : un changement de cap politique est nécessaire et peut être mis en œuvre.  Ses origines modestes et sa réussite sociale confèrent un grand poids à son propos. Son épouse, une anthropologue d’origine européenne qui travaille pour d’importantes institutions bancaires,  lui apporte son soutien. Elle est capable de parler le quechua au cours des réunions publiques tenues par son mari dans les régions de montagne en grande partie habitées par une population dont cet idiome est la langue maternelle.

Cette montée en puissance de Toledo change radicalement le déroulement de la campagne électorale. Elle contraint Fujimori à contre attaquer afin de freiner l’ascension de son rival. Le président-candidat abandonne la scène médiatique et organise des réunions publiques et des rassemblements. Ce qui permet de mesurer la faiblesse de la mobilisation en sa faveur. Les meetings du président candidat sont essentiellement fréquentés par les femmes qui s’occupent des restaurants populaires sur lesquelles s’exerce un chantage aux subventions. Ces femmes sont transportées dans les autocars loués par la formation Pérou 2000 et reçoivent généralement vivre et argent. Ces réunions sont moins des rassemblements politiques que des shows, animés par des artistes comiques venus de Lima, dont le déroulement est ponctué par des promesses en tous genres adressées à la population, comme le souligne la presse étrangère.

Dès le début du mois d’avril 2000, pour le premier tour, la totalité des instituts de sondage d’opinion attribuent entre 42  et 44 % des intentions de vote à Fujimori contre 38 % à Toledo. Compte tenu de cet élément imprévu, tous les sondages indiquent que, contre toute attente, nul ne remportera l’élection présidentielle au premier scrutin. Fujimori est donc contraint de commencer à envisager la perspective d’un second tour.

 

III- Des résultats à l’accès à un troisième mandat présidentiel

 

A/ Le 9 avril 2000 : les résultats du premier tour suspects et la polarisation de l’affrontement politique

 

Le 9 avril 2000, le premier tour du scrutin se déroule dans un climat de grande tension, de suspicion et d’incertitude. Tout d’abord le Défenseur du Peuple dénonça de la propagande électorale dans les bureaux de vote, irrégularités sur les bulletins de vote, certains avaient étaient estropiés sur la partie correspondante ou groupe politique de l’opposition, Perú Posible, irrégularités dans les mesures de sécurité concernant le transfert des tracts électoraux, prosélytisme des fonctionnaires publics, usage des ressources de l’Etat, déficience sur les listes électorales, exercice inapproprié du droit de vote. De plus le décompte officiel des voix est lent, confus et marqué par les lacunes graves dont fait preuve le Bureau national des Processus électoraux (ONPE), l’organisme officiel chargé de cette opération, et que relèveront quelques semaines plus tard les organismes d’observation internationaux.

Les enquêtes réalisées à la sortie des bureaux de vote enregistrent un important changement politique : selon les instituts de sondage, près de 46 % des électeurs déclarent ce jour là avoir voté pour Toledo et 42 % pour Fujimori. Ce même jour, quelques heures plus tard, tous ces mêmes instituts de sondage révisent leurs propres estimations et donnent des chiffres exactement opposés. Ils vont même plus loin et annoncent que Fujimori remporte la victoire dès le premier tour de scrutin. Ce revirement spectaculaire accroît la méfiance qu’éprouve la population à l’endroit de l’ONPE et des organismes de décompte ; il entretient la perplexité voire la défiance éprouvées par les Péruviens à l’égard de toute information.

Alors qu’elle a du faire face au sabotage de son matériel informatique, l’association Transparencia souligne que, quel que soit le cas de figure, il y aura un second tour de scrutin, aucun des deux candidats n’ayant obtenu la majorité absolue qui lui aurait permis de l’emporter dès le 9 avril.

De surcroît l’ONPE ne communique aucun chiffre officiel. Ce qui, conjugué au retard inexplicable que connaît la publication des résultats de scrutin, accroît la perplexité de la population. Des citoyens indignés défilent dans les rues et dénoncent la fraude. Toledo, le candidat arrivé en second, est porté en triomphe par une foule immense alors que le président, arrivé en tête, reste invisible.

Entre le soir du premier tour et le 12 avril, pour une large frange de la population, il est évident que Alberto Fujimori tente de l’emporter dès le premier tour avec la complicité de l’ONPE. Une réaction populaire se met alors en place, sous la forme de manifestations de masse, tout à fait spontanées, qui témoignent de la place centrale qu’occupe Toledo dans le débat. Les manifestants attendent, sur les places et dans les jardins publics, que l’ONPE diffuse les résultats officiels. Le 11 avril, l’ONPE annonce que Fujimori a reporté 49,97 % des voix. Mais les informations qu’il donne sont fragmentaires et décousues. Les foules rassemblées ne cessent de scander aux slogans hostiles au gouvernement et à ses représentants les plus influents. Cette protestation ne s’achève que le 12 au soir, quand l’ONPE diffuse les résultats portant sur 97,68 % des votes exprimés. Selon ces données, Fujimori obtient 49,84 % et Toledo 40,31 %. La population accueille avec une grande joie ce résultat : un second tour de scrutin va devoir être organisé.

De fait, des plaintes et des soupçons entachent l’ensemble de la compétition électorale. « Le pays vient de vivre un processus caractérisé par une dérive sans précédent, par un décompte des voix clandestin, qui se déroule en l’absence de mandataires et d’observateurs », déclare le Directeur de Transparencia, qui fait référence aux irrégularités commises le jour du scrutin: falsification de bulletins, participation aux opérations de vote d’un grand nombre de militaires et de policiers (qui en principe, ne disposent pas du droit de vote), importants dysfonctionnements intervenus dans le système de décompte des voix au cour de la simulation réalisée le jour même du scrutin.[6]

La plus significative de ces irrégularités, qui jette un voile sombre sur l’ensemble des opérations de décompte de suffrages, réside dans l’écart de 1 377 000 voix qui existe entre les suffrages exprimés et le nombre des inscrits sur les listes électorales. Cette anomalie témoigne peut-être d’une falsification des résultats du scrutin opéré avec l’aval inconditionnel du JNE. Des observateurs nationaux et internationaux, le Département d’Etat américain, des représentants du Parlement européen ainsi que les médias les plus importants expriment leur « profonde préoccupation » face à ce qu’ils désignent comme un processus entaché d’irrégularités. Le responsable de la mission de l’OEA indique qu’ « il se passe des choses très inquiétantes au niveau de décompte des voix ».

Le dépouillement des résultats du scrutin dans les zones sous état d’urgence que contrôle l’armée fournit des indications supplémentaires sur le déroulement des élections. Comme le montre le travail de Transparencia, le nombre de voix qui se portent  sur Fujimori est bien plus important, en proportion, que celui obtenu par le président au niveau national.

Jour après jour, les neufs villes les plus importantes du pays (Cuzco, Arequipa, Huancayo, Chimbote, Chiclayo, Piura, Ayacucho, Puno, et Iquitos) sont le théâtre d’une série ininterrompue de meetings et de manifestations qui rassemblent des milliers de personnes protestant contre la fraude. A cela s’ajoute une très forte pression exercée par la communauté internationale afin que les pouvoirs publics s’en tiennent au chiffre présenté par l’ONPE le 12 avril au soir et ne présente pas de nouveaux chiffres qui assureraient la victoire de Fujimori dès le premier tour de scrutin. Le gouvernement se voit donc obligé de reculer et de renoncer définitivement à proclamer que Fujimori remporte la compétition dès le premier tour.

Les autres candidats de l’opposition s’unissent pour soutenir Toledo et appuient sans condition ses exigences. Ce qui confère à cet ensemble de protestations le caractère d’une véritable lutte pour la démocratie. Ce combat donne lieu à une résistance aussi pacifique que massive et va au-delà d’un simple affrontement entre les partisans de Toledo et ceux de Fujimori.

L’on assiste à une remise en question des conditions dans lesquelles se déroule ce scrutin, ce qui constitue une contestation que le gouvernement n’avait jamais imaginée. Les missions d’observation de l’OEA et de Transparencia critiquent un processus électoral qui ne répond pas aux exigences minimales d’équité. Mais une analyse nouvelle se fait jour, selon laquelle le mécanisme électoral est en crise dans la mesure où il reproduit et légitime le pouvoir politique. L’indignation qu’une partie de la population éprouve face à une fraude qu’il est difficile de nier partage le pays en deux et institue une polarisation sociale.

Une enquête réalisée par l’Institut Apoyo au cours de la deuxième semaine d’avril donne la mesure de cette prise de conscience et de la nouvelle situation que connaît le pays : 46 % des personnes interrogées affirment que les élections ont été entachées par des fraudes ; 50 % pensent que le résultat final attribué à Fujimori relève d’une décision politique. Enfin 65 % des sondés se disent convaincus que la décision d’organiser un second tour de scrutin est une conséquence des manifestations populaires.

Malgré le manque de fiabilité, on constate bien la nette polarisation qui s’est opérée entre Fujimori et Toledo en l’espace de 45 jours, dans tous les départements. Andrade recueille 3 % des vois et Castañeda 1,8 %  :les deux candidats les mieux placés quelques mois auparavant sont abandonnés par la population qui au final choisit de voter utile et de soutenir le candidat qui a le plus de chance de battre Fujimori.

 

B/ Vers un second tour de scrutin

 

A ce stade du processus électoral, l’organisation d’un second tour de scrutin est donc acquise. S’engage alors une bataille, menée sur plusieurs fronts, qui vise à changer les conditions du déroulement de la campagne électorale afin de conférer au second tour la légitimité qui a fait défaut au premier. Le défenseur du Peuple, Jorge Santistevan regroupe ces transformations dans cinq rubriques : donner au candidat de l’opposition l’accès aux moyens de communication télévisuelle ; mettre un terme à l’utilisation des ressources de l’Etat par Fujimori dans le cadre de sa campagne ; procéder à des changements radicaux au sein de l’ONPE et vérifier le système de décompte des voix garantit la sécurité des résultats ; mettre un terme au harcèlement diffamatoire que la presse Chicha met en œuvre contre le candidat de l’opposition ;faire cesser le concours actif que les autorités et les fonctionnaires apportent à fujimori. D’abord le gouvernement propose d’ouvrir le dialogue avec Toledo afin de mettre en œuvre ces 5 points. Mais au bout de quelques semaines, il apparaît évident que le gouvernement n’entend pas procéder à la rectification des innombrables irrégularités dont paraît souffrir le processus électoral et qui, selon les observateurs internationaux, remettent en cause le droit de vote.

Selon les sondages d’opinion, plus de 80 % de la population exigent en priorité la tenue d’un débat public télévisé qui permettrait à l’électeur de se faire une opinion sur le candidat de l’opposition. Les observateurs soulignent, quant à eux, la nécessité d’examiner et d’évaluer la fiabilité du système retenu pour compter les voix ainsi que le travail accompli par les organismes chargés de mettre celui-ci en œuvre. Mais rien n’est vraiment réalisé pour remédier aux irrégularités constatées lors du premier tour et pour garantir un scrutin équitable et sincère. Et, à la surprise générale, le JNE fixe au 28 mai la date du second tour de l’élection, alors qu’une date plus éloignée était demandée par nombre d’observateurs, afin de pouvoir mettre en œuvre les changements évoqués. La machine mise en place pour assure la réélection de Fujimori est intacte.

C’est dans un climat de polarisation de l’opinion et de grande tension que les meetings et les manifestations recommencent à être organisés dans de nombreuses villes pour obtenir le report de la date du second tour. Les observateurs internationaux demandent officiellement le report du scrutin afin qu’il soit procédé à l’évaluation qualitative de ce que l’ONPE présente comme un nouveau système de décompte des voix.

Le 17 mai 2000, dans un communiqué commun adressé au gouvernement, la mission d’observation de l’OEA, le Défenseur du Peuple, Transparencia et la formation Pérú Posible reprennent cette demande à leur compte et suggèrent que le nouveau logiciel devant servir au dépouillement du second tour de scrutin soit évalué et son bon fonctionnement vérifié. Pour ce faire, précise le communiqué avec fermeté, un délai minimum de trois semaines apparaît nécessaire et suffisant pour remettre aux techniciens de l’OEA de procéder à cette vérification. L’OEA critique l’attitude du responsable de l’ONPE à qui il est reproché d’avoir modifié clandestinement le logiciel en question, sans en informer l’OEA. Celle-ci se déclare également surprise par le fait qu’ « il est impossible de savoir s’il a été tenu compte de l’apport des groupes de travail mis en place pour contrôler le nouveau système de décompte ». L’OEA souligne également que le logiciel concerné n’aurait été que partiellement installé.

Le 18 mai, dans une conférence de presse, après que le JNE a refusé de reporter cette consultation. Toledo annonce qu’il ne participera pas au second tour su scrutin. Au cours d’une longue rencontre avec la presse, le candidat de Perú Posible annonce qu’il se retire de la compétition « pour ne pas cautionner les élections qu’il considère comme frauduleuses ». Ce retrait imprévu ouvre une nouvelle crise politique. Le gouvernement espère que les Péruviens considèreront que cette décision constitue une lâcheté et que la responsabilité de la crise incombera au seul Toledo, ce qui profitera à Fujimori. Mais Toledo parcourt le pays en exposant les raisons qui ont présidé à son choix, ce qui lui permet de conserver la sympathie d’une large part de la population. Après le désistement de Toledo, l’OEA publie du reste un dernier communiqué qui précise qu’elle ne peut garantir la sincérité des élections parce que « du point de vue des critères internationaux, le processus électoral est loin de pouvoir être considéré comme libre et équitable ». Le communiqué ajoute que l’OEA cesse de jouer son rôle d’observateur face à l’absence de changements substantiels qui auraient permis de régler les problèmes qui se sont révélés lors du premier tour et de remédier aux graves irrégularités qui ont été dénoncées. Toutes les autres missions d’observation prennent la même décision, afin d’exercer une pression pour tenter de retarder le scrutin et de pallier la délicate situation constituée par la présence d’un candidat unique « affrontant le vide » selon la formule du défenseur du Peuple. Cependant quelques semaines plus tard, l’OEA a dépêché une nouvelle mission à Lima afin d’entamer des négociations avec des représentants du gouvernement, de l’opposition et de la société civile, portant sur 29 points de contentieux. Mais l’OEA n’a pas été en mesure de saisir l’opportunité de mettre en application sa résolution 1080 souscrite en 1991 et d’exiger sous peine de sanctions ou d’exclusion la convocation de nouvelles élections « libres et justes », le Mexique, le Brésil et le Venezuela s’y étant opposés.

 En dépit de pressions internationales sans précédent et de l’intense mobilisation, rien ne peut dissuader Fujimori de maintenir des élections à la légitimation contestable. Au second tour, le 28 mai, l’ONPE et le JNE déclarent le président élu pour un troisième mandat consécutif avec 78,2 % des voix. Ce qui provoque une nouvelle vague de protestations.

 

 

 

C/ Un troisième mandat assuré, mais une fin insoupçonnée

 

1-     Un troisième mandat qui s’inscrit dans la continuité malgré la contestation populaire des résultats

 

Compte tenu de ce contexte, à un électorat passif, qui soutient le chef de l’Etat, s’oppose une grande partie de la population, très mobilisée, qui vote résolument contre Fujimori. Ce qui confirme la polarisation qui s’est mise en place au sein de la société péruvienne. La décision de Toledo de ne pas se présenter au second tour de l’élection présidentielle engendre une confusion certaine et déconcerte les électeurs. Au terme du scrutin, une situation quelque peu paradoxale s’installe : le vainqueur de l’élection présidentielle est affaibli sur le plan politique, alors que le perdant bénéficie d’un appui populaire très important.

Le pouvoir proclame donc la victoire de Fujimori. Mais compte tenu du discrédit dont il souffre à l’intérieur du pays et des pressions de al communauté internationale, il se voit contraint, à la suite de l’intervention de l’OEA, d’évoquer la nécessité de « démocratiser le pays ». Il présente un calendrier qui précise les modalités du démantèlement de l’appareil autoritaire mis en place depuis le début des années 1990. Une commission tripartite de l’OEA (gouvernement, opposition, et OEA) se met en place dans les premiers jours de juillet. Mais dès le début de ses travaux, celle-ci est affectée par la position dans laquelle se trouve le gouvernement, contraint d’ouvrir une négociation politique et de donner des gages de bonne volonté. L’ensemble de l’opposition demande au chef de l’Etat de prendre immédiatement trois mesures préalables : la libéralisation de l’information télévisée, la rétrocession de la chaîne Canal 2 et la restructuration des services de renseignement

Au sein de la société civile apparaît une importante minorité mobilisée. Indignée, celle-ci met déjà en cause l’avenir politique du Président réélu, d’ores et déjà affecté par une perte de légitimité. Presque chaque jour, des manifestations sont organisées, qui prennent la forme d’un véritable combat mené contre un régime jugé très autoritaire. C’est alors que l’opposition unie organise les 26, 27, et 28 juillet, la marche des quatre suyos, à l’occasion de la prestation de serment de Fujimori. Cette importante mobilisation (qui rassemble 100 000 personnes pour la seule journée du 27 juillet) témoigne de l’existence d’un vaste ensemble de citoyens critiques, disposés à se mobiliser, désireux que le gouvernement organise de nouvelles élections générales afin de mettre un terme au pouvoir de Fujimori. Cette marche est conduite par Toledo qui endosse là les habits d’un véritable chef de l’opposition, capable de comprendre ce vaste mouvement de protestation citoyenne.

Les sondages réalisés en août témoignent du discrédit dont souffre le nouveau gouvernement : 54 % des personnes interrogées se prononcent en faveur de l’organisation d’un référendum destiné à ce que les Péruviens puissent se prononcer sur l’accomplissement de son troisième mandat par le Président réélu. 56 % estiment  que le gouvernement est peu ou n’est pas disposé à négocier et à parvenir à un accord avec l’opposition dans le cadre de la commission tripartite. Du reste, cette commission ne parvient à aucun résultat tangible. Ce dont témoignent les résultats d’un autre sondage, réalisé durant la première semaine de septembre, qui montre non seulement la chute de la cote de popularité  du président, mais aussi que les péruviens se prononcent désormais à 67 % en faveur de ce référendum, et à 62 % en faveur de l’organisation de nouvelles élections. Dans le même temps, 51 % sont convaincus que le gouvernement ne désire pas réellement le succès des négociations entreprises avec le concours de l’OEA. C’est dire si un véritable dialogue entre le pouvoir et l’opposition paraît impossible.

A cette crise de la légitimité s’ajoute le fait que le pouvoir bafoue le verdict des urnes : lors des élections au Congrès, le parti au pouvoir n’a obtenu que 52 sièges alors que l’opposition en a remporté 67. Or, par l’intermédiaire de Montesinos et de plusieurs militaires de haut rang, le régime se livre à l’achat de parlementaires de l’opposition. Douze élus quittent ainsi les bancs de l’opposition et rejoignent les partisans du président réélu. Ce qui permet désormais à celui-ci de disposer de la majorité au Congrès et, donc, de s’opposer aux initiatives de l’opposition désireuse de confier à la justice le soin d’enquêter sur de nombreuses affaires de corruption.

L’attitude de ces « transfuges » accroît l’indignation d’une large partie de la population et l’incite à prendre ses distances par rapport au nouveau gouvernement qui, à ses yeux, ne peut prétendre diriger le pays cinq ans de plus.

 

2- L’annonce par Fujimori de nouvelles élections : le début de la fin

 

Pourtant il n’aura suffi que de quelques fuites d’information pour déclencher la tourmente et l’effondrement du régime. La désintégration du régime est provoquée par une série d’évènements fortuits proches des romans d’espionnage.

 Avec la divulgation par Fernando Olivera, chef du Front indépendant moralisateur,  le 14 septembre 2000, d’une cassette vidéo de 50 minutes soustraite aux archives bien gardées du SIN, s’étalait au grand jour ce que tous savaient ou pressentaient : la corruption systématique des instances de l’Etat. Mais celle-ci n’avait jamais pu être prouvée ni condamnée, car la majorité parlementaire empêchait tout contrôle de l’exécutif. L’enregistrement montrait Montesinos, le numéro deux du régime remettant, dans les locaux du SIN, une enveloppe de 15 000 dollars à un député de l’opposition, Alberto Kouri afin qu’il passe des renseignements pour les dossiers du parti du gouvernement au cours des semaines précédentes, et qu’il rejoigne les files du fujimorisme. Parallèlement se confirmait la rumeur que Montesinos avait accumulé, au cours des dix dernières années, plusieurs milliers de vidéo, compromettant députés, maires, magistrats, hommes d’affaires, militaires, journalistes, tous filmés à leur insu dans des conditions semblables. Dans les mois suivants, la diffusion télévisée de plusieurs de ces enregistrements a eu des effets dévastateurs sur l’opinion publique, et a entraîné de nombreuses inculpations.

Le 16 septembre, confronté à une protestation de grande ampleur, Fujimori fait, à la surprise générale, une déclaration télévisée qui reprend les demandes de l’opposition les plus radicales ; il annonce l’organisation, « le plus tôt possible », de nouvelles élections législatives et présidentielle à laquelle il ne se présenterait pas, ainsi que la dissolution du SIN.

L’annonce par le gouvernement suisse, que Montesinos détenait plus de 50 millions de dollars dans différents comptes bancaires de ce pays, provoqua le retrait de la protection de la CIA à celui qui était jusque là l’un des informateurs et interlocuteurs privilégiés. L’exposition au grand jour d’un énorme réseau de corruption – qui utilisait à sa guise l’administration des impôts et le pouvoir judiciaire, qui pratiquait le chantage, encaissait des commissions des trafiquants de drogue et de la vente d’armes, tirait bénéfices d’un maniement régulier du budget de la Défense nationale et des revenus produits par la privatisation des entreprises publiques- allait entraîner, avec la chute de Montesinos celle de Fujimori. Ainsi la manipulation du processus électoral s’explique par le fait qu’il fallait à tout prix écarter le risque d’un changement des autorités en place, qui aurait exposé Fujimori et les siens à des poursuites auxquelles ils n’auraient pas été en mesure de faire face.

            Montesinos n’est cependant pas arrêté immédiatement, sans doute en raison de ses liens avec le chef de l’Etat et parce qu’il dispose d’appuis au sein de la haute hiérarchie militaire. D’ailleurs, ces officiers assurent la protection de Montesinos qui continue de disposer d’un bureau au ministère de la Défense.

Les Péruviens aspirent à ce que le président écarte réellement Montesinos du pouvoir et demandent que la justice puisse connaître de son cas. Ce dernier évoque l’effusion du sang qui pourrait se produire s’il ne pouvait fuir le pays. De fait, l’ancien responsable du SIN quitte le pays le 23 septembre, avec l’appui des officiers supérieurs et après que l’OEA ait mis en place les conditions nécessaires pour qu’il puisse jouir d’un exil au Panama.

Cependant ce dénouement inattendu paraît compliquer le processus de la transition démocratique qui s’est mis en marche. Fujimori semble incapable de renoncer tout à fait au pouvoir et cherche au contraire à diriger le processus de transition, sans remettre en cause la majorité viciée dont il dispose au Congrès, et sans jeter à bas l’édifice d’un pouvoir judiciaire soumis à de multiples pressions. Dans le même temps, l’armée est toujours dirigée par des militaires proches de Montesinos, et que Fujimori ne semble pas pouvoir écarter. Le maintien au pouvoir de Fujimori, qui entend gouverner le Pérou jusqu’aux nouvelles élections prévues, constitue donc un problème de taille, alors que la société civile continue à s’opposer à lui avec vigueur au travers des corporations, d’associations de défense des droits de l’homme, d’associations regroupant des étudiants ou des femmes, etc. Plus grave encore, la haute hiérarchie de l’armée militaire partisans de Montesinos, continuent à appliquer les méthodes récemment mises à jour et dénoncées, et s’emploient à convaincre les élus de Pérou 2000 de démissionner. Leur objectif aurait de créer une situation de chaos afin de pouvoir réaliser un coup d’Etat. L’objectif de cette partie des forces armées est clair : elle entend se maintenir au pouvoir afin de continuer ses pratiques délictueuses.

Après avoir perquisitionné en personne, et de manière illégale, l’un des appartements de Montesinos afin de mettre la main sur un certain nombre de documents et surtout de casssettes-vidéos qui le compromettait, le Président sortit du pays pour assister supposément à une réunion internationale à Brunei et depuis le Japon, il annonça sa renonciation à la Présidence de la République le 19 Novembre. Deux jours après, le Congrès de la République décida de refuser sa renonciation, déclarant la vacance de la  Présidence de la République pour « incapacité morale », tel que prévu par la Constitution. En apparence, le retrait de Fujimori avait sa cause principale dans la découverte des activités de corruption dirigées depuis le SIN. Cependant, la découverte du supposé trafic d’armes dirigé par Fujimori et Montesinos joua son rôle. Le problème en soi n’était pas la contrebande d’armes, mais le fait qu’elles étaient destinées aux guérillas des FARC[7], fait intolérable pour les Etats-Unis et la Communauté Internationale.

 

Le régime s’est donc écroulé en quelques semaines, révélant l’ampleur d’un système national centralisé de corruption protégé par un style autocratique dans lequel les ministres avaient un poids réduit.

 


Conclusion : De la fin du fujimorisme à la transition à la démocratie

 

Après ces événements, le Président du Congrès assuma la Présidence de la République, alors que la Constitution péruvienne établit que le second vice président est celui qui doit remplacer le président. Cependant Ricardo Márquez apparaissait trop associé avec le Gouvernement fujimoriste.

La décomposition de la coalition fujimoriste  a permis de mettre en place dans la stricte application des règles constitutionnelles, un gouvernement de transition dont le mandat s’achevait le 28 juillet 2001. Valentin Paniagua, membre d’Acción Popular a été élu président du Congrès, puis désigné à la présidence de la république, après la destitution de Fujimori pour incapacité morale. Celui-ci s’est réfugié au Japon, où sa double nationalité lui fut immédiatement reconnue, pour avoir été inscrit à sa naissance par ses parents au consulat de leur patrie d’origine. Ainsi fut-il mis à l’abri de toute procédure d’extradition, comme l’ont confirmé à diverses reprises les autorités japonaises. Enfin Panaguia a formé son gouvernement en faisant appel à des personnalités indépendantes et de l’opposition dont l’ex secrétaire général des Nations Unies, Javier Pérez de Cuéllar.

Cependant ceux qui prônaient le changement n’avaient pas prévu un dénouement aussi rapide. Tant les partis que les mouvements sociaux et leaders d’opinion n’étaient en rien préparés à assumer cette nouvelle situation. Non seulement l’ampleur du système centralisé de corruption brusquement au grand jour exigeait une rapide rénovation institutionnelle, mais le système des partis, battu en brèche par le surgissement sur la scène électorale de « mouvements indépendants » sans racines ni idéologies et aux loyautés politiques fragiles, restait encore à inventer qu’à reconstruire.

En peu de temps, des changements spectaculaires se sont produits en ce qui concerne la ré institutionnalisation du pays. Rétablissement l’Etat de Droit, élimination des mécanismes de pression sur la presse écrite et audiovisuelle, réparation au x victimes de violations des droits de l’homme, subordination de l’armée au pouvoir civil, destitution et inculpation des responsables du pouvoir judiciaire, du système électoral et de l’armée, organisation de nouvelles élections... L’ampleur du changement est impressionnante. L’un des principaux instruments du clientélisme fujimoriste, les instances de mise en œuvre des politiques sociales ciblées sur certains secteurs de la population, a été épuré.

En dépit de ces changements, au-delà d’une transition qui a signifié la réouverture d’un débat pluraliste et la mise en place d’une nouvelle représentation politique, le déroulement de la campagne  de 2001 qui a mené Alejandro Toledo à la présidence a été riche en turpitudes et en coups bas.

Daët MARION


[1] La Constitution de 1993 modifia l’antérieure de 1979 qui établissait un mandat présidentiel de 5 ans et sans réélection immédiate. En vertu  de ce nouveau texte, un mandat présidentiel peut aller jusqu’à 10 ans consécutifs maximum, excluant ainsi la candidature à un troisième mandat consécutif.

[2]  L’emploi de ce terme date de la première victoire de Alberto Fujimori qui entendait prendre ses distances para rapport aux politiciens, également qualifiés de « traditionnels ». L’essentiel de la critique porte non seulement sur l’appartenance à des formations jugées bureaucratiques et sclérosées mais aussi sur la professionnalisation de l’homme politique, ce qui constituerait un véritable fléau national. Dans le contexte des règles du jeu proposées par le fujimorisme, l’indépendance politique est considérée a priori comme requise pour permettre à un homme politique de s’affranchir des petits cercles partisans et donc des intérêts particuliers éloignés de l’intérêt national.

[3] Selon l’organisation Freedom House, qui mesure le degré de liberté de la presse, en 1999, le Pérou se trouve avec Cuba dans la catégorie des « pays sans liberté de presse »

[4] Les quotidiens publient de nombreuses informations relatant la manière dont ces femmes habitant les régions et les zones les plus pauvres reçoivent chaque jour, accessoires, cuisinière et vaisselle en échange du soutien  qu’elles doivent apporter au président-candidat. Les dons sont remis en échange des tracts distribués au cours des meetings du candidat de Pérou 2000.

[5] Selon une enquête publiée par Caretas, les citoyens exigent des candidats qu’ils soient capables d’arrêter les attaques dont ils sont la cible et de donner d’eux une image positive d’individus capables d’autorité pour rétablir l’ordre là où il convient, Caretas , 29 décembre 1999.

[6] Les dizaines de plaintes recueillies par les organismes d’observation font, de plus, état de plusieurs types d’irrégularités : usurpation d’identité, vote de personnes décédées, comptes rendus rédigés à l’avance, harcèlement des mandataires, présence de milliers de bulletins ne portant pas le logo de Perú Posible du candidat Toledo, mystérieux retards dans la circulation des comptes rendus entre bureaux de vote et centres de décompte de l’ONPE, ingérence de la police et des militaires dans les régions reculées du pays, modification des résultats lors de la saisie informatique des comptes rendus, un ensemble de faits qui paraissent avérés et qui indiquent une volonté affirmée de frauder.

[7] Pour ce trafic d’armes, on utilisa comme couverture l’entreprise « Nippon Corporation SA » créée en 1993 et représentée par José Luis Aybar, ex lieutenant de l’Armée et lié au narcotrafic. Aybar était l’homme de confiance de Montesinos et Fujimori. La « Nippon Corporation SA » était le fournisseur officiel des armes de l’Armée et de l’Institut National de défense du Pérou. Les armes remises aux guérilleros colombiens provenaient de Jordanie, dont le gouvernement déclara qu’els furent achetées officiellement par des membres su gouvernement péruvien. La surprise fut immédiate, les kalachnikov furent vendues par le Gouvernement de Jordanie aux forces armées péruviennes. Découverts, Fujimori et Montesinos, convoquèrent une conférence de presse le 12 août où ils annoncèrent qu’ils avaient démantelé une bande de trafiquants d’armes qui négociaient avec les guérilleros colombiens. Ils signalèrent que les chefs du trafic d’armes étaient identifiés et qu’ils seraient jugés par un Tribunal Militaire. Le 24 août , le général Fernando Tapia, commandant général des forces armées de Colombie, accusa le Gouvernement péruvien d’être impliqué dans la vente de dix mille fusils aux subversifs des FARCS.